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L'affaire franco-africaine du Mali: la triple humiliation

L’AFFAIRE FRANCO-AFRICAINE DU MALI: LA TRIPLE HUMILIATION


A la faveur de la récente visite de François Hollande au Mali où il a été accueilli en héro et libérateur, suite à l’intervention militaire française, j’ai relu avec un certain intérêt un article publié dans Les Afriques du 14 juin 2012 sous le titre « Les africains sont-ils nuls en stratégie ? ». L’auteur, un cadre malien installé à Bamako, y rapportait les propos d’un professeur de géostratégie canadien sur la nullité de l’Afrique et des Africains en géostratégie. A la lecture de ce texte, on est tenté de s’écrier, « encore un autre Blanc donneur de leçons aux Africains ! » Mais, une fois que l’on a avalé son orgueil de nègre sermonné par un Blanc, on regarde la réalité en face, notamment celle qui est en train de se dérouler sous nos yeux au Mali, et on est tenté de s’exclamer : « Et s’il avait raison ! » Par exemple, sur le problème, plus que actuel, de la géostratégie militaire en Afrique, il disait : « Aujourd’hui, les pays comme les Etats-Unis, la France ou le Royaume Uni peuvent détruire, en une journée, toutes les structures d’une armée africaine sans envoyer un seul soldat au sol… Rien qu’en se servant des satellites, des missiles de croisières et des bombardiers stratégiques. A mon avis et je crois que je rêve, si les pays africains se mettaient ensemble, et que chacun accepte de donner seulement 10% de son budget militaire à un centre continental de recherche et d’application sur les systèmes de défense, le continent peut faire un pas de géant. … Ne croyez pas que je rigole. Il ne faut jamais être naïf. Si la survie de l’Occident passe par une re-colonisation de l’Afrique et la mainmise sur ses ressources naturelles vitales, cela se fera sans état d’âme. Ne croyez pas trop au droit international et aux principes de paix, ce sont les faibles qui s’accrochent à ces chimères ». Les Africains, que nous sommes, sauront-ils tirer toutes les leçons de la triple humiliation vécue au Mali?

Il y a d’abord l’humiliation au niveau national. Le Mali ! Voilà un pays africain qui était en passe de devenir une référence en matière d’alternance démocratique depuis l’effervescence politique des années 1990s. Mais après le coup d’Etat du 22 mars 2012, on a soudain eu la forte impression que ce pays venait de reculer de deux décennies ! Le Président démocratiquement élu venait d’être chassé du pouvoir pour « incompétence » stratégique par un militaire qui, lui-même, n’avait aucune solution de rechange. Pendant que le désordre politique et militaire s’installait à Bamako, des bandes armées intégristes gagnaient et occupaient le terrain au nord du pays. Voilà le premier niveau d’humiliation, qui, au-delà la complexité de la situation, signale l’incapacité effective des gouvernants africains à protéger leur pays. Voilà un pays, qui comme tant d’autres pays africains, n’a pas les moyens militaires de défendre l’intégrité de son territoire national. Voilà un pays humilié par son incapacité à se prendre en charge. Les livres d’histoire nous apprennent que pendant les deux dernières guerres mondiales qui ont déchiré l’Europe, tout le monde devenait militaire, y compris les prêtres. A l’époque, le service militaire était obligatoire pour tous ! Certains pays africains l’avait adopté pendant un temps aux lendemains des indépendances. Au regard de la situation du Mali qui reflète celle de nombre de pays africains, surtout de l’Afrique francophone, n’y a-t-il pas lieu de restaurer le service militaire? Un pays à la merci des bandes armées n’est pas un pays souverain.

Il y a ensuite l’humiliation au niveau sous-régional. Quand Sanogo s’installe au pouvoir, ATT jette l’éponge et la CEDEAO, qui venait à peine de se remettre de la crise ivoirienne, s’active comme elle peut pour installer un gouvernement intérimaire civil. La menace djihadiste est réelle et il faut agir vite.

L’Union Africaine se tourne vers les Nations Unis qui, elles, envisagent sérieusement l’option militaire, sur fond de tentatives de négociations africaines sur le terrain. L’option militaire, oui ! Mais avec quels moyens ? La CEDEAO a peut-être les hommes mais elle n’a pas les moyens militaires et financiers. Voilà la seconde humiliation ! Le Mali se tourne vers la France. Pas vers d’autres organisations sous-régionales africaines, mais vers la France. C’est toute l’Afrique qui échoue à aider le Mali à reconquérir son intégrité nationale. Ineffectivité ou inefficacité des forces africaines sous-régionales ? Quoi qu’il en soit, c’est toute l’Afrique qui s’est montrée incapable de défendre le Mali, de se défendre elle-même, de se prendre en charge. A quoi donc servent tous ces sommets régionaux et sous-régionaux sur la sécurité, si elles ne peuvent déboucher sur une stratégie d’ensemble pour protéger les pays africains de telles invasions barbares. Mais la stratégie, c’est l’art d’anticiper. Là encore les dirigeants africains n’ont pas été à la hauteur des défis de l’heure. D’où la troisième humiliation, celle infligée par la France.

Je suis de ceux qui, malgré eux, ont soutenu l’intervention française au Mali, pour des raisons pragmatiques, mais un pragmatisme de la servitude. En effet, il fallait choisir entre les Français et les djihadistes, entre la françafrique et l’intégrisme. Planifiée et conduite par les Français sollicités par les dirigeants maliens, cette intervention révèle au grand jour la situation pathétique du continent africain. La France s’est jetée à l’eau avec le Mali, mais sans l’Afrique. Aujourd’hui, la France seule a près de 4000 soldats sur le terrain au Mali, pendant ce temps toute la CEDEAO peine à réunir le même effectif. Il a fallu faire appel à 2000 soldats tchadiens habitués au terrain du sahel. Pendant ce temps les autres sous-régions africaines ne bougent pas. Nos dirigeants semblent dépassés par les événements sur leur propre terrain désormais confortablement occupé par la France, le big brother ! Que serions-nous sans le big brother ? Les Maliens en sont réduits à dire « Merci, Papa Hollande ! ». Pendant ce temps les Africains trinquent dans les bars et les bistrots en fustigeant le néocolonialisme. La liberté a un prix, et ceux qui ne sont pas prêts à le payer sont contraints à la servitude. Comme disait un de mes enseignants « colonisé parce que colonisable ». Plus de 50 ans après les indépendances, voilà le Mali qui accueille un chef d’Etat Français en héros et libérateur, voilà Yahi Boni qui pleure de joie à la nouvelle de l’intervention française. Avons-nous reculé ou avancé ?

Quand cesserons-nous de nous comporter comme des grands enfants incapables de s’organiser pour se prendre en charge. La France n’a fait qu’occuper le vide créé par la somme de nos irresponsabilités nationales, sous-régionales et continentales. Il n’y a pas à s’étonner qu’elle exploite cette position au maximum pour ses intérêts. En effet, les Maliens doivent s’apprêter à payer le prix de cette intervention pendant longtemps. Ce pays peut oublier le mot « souveraineté », pendant longtemps. On annonce une éventuelle force onusienne ; la France annonce son retrait au profit d’une force africaine. Et vous avez dit force africaine ? Les Européens s’engagent à former l’armée malienne. Tout cela prendra du temps, sans compter que les djihadistes ne sont jamais loin.

A long terme, la solution durable ne sera qu’africaine, d’abord au niveau national avec la justice sociale et les armées dignes de ce nom, ensuite au niveau sous-régional avec des forces capables de voler au secours des Etats démocratiques menacés, et enfin au niveau continental. Pour conclure, je reviens à notre expert en géostratégie évoqué en introduction : « J’espère vraiment qu’un jour, dit-il, les Africains auront conscience de la force de l’union, de l’analyse et de l’anticipation. L’histoire nous démontre que la coexistence des peuples a été et sera toujours un rapport de force. Le jour où vous aurez votre arme nucléaire comme la Chine et l’Inde, vous pourrez vous consacrer tranquillement à votre développement. Mais tant que vous aurez le genre de dirigeant que je rencontre souvent, vous ne comprendrez jamais que le respect s’arrache par l’intelligence et la force ». Le problème est que nous ressemblons un peu trop à nos dirigeants, et de ce fait nous les méritons! Qu’est-ce qui ne va pas avec nous, les Africains?

Par P. Ludovic Lado, jésuite.

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